date : 2007/05/26
titre : De la stratégie d’État
auteur : Félix Pinel
« La raison d’être du gouvernement, c’est qu’il gouverne, c’est qu’il prend des responsabilités. C’est qu’il fait des choix clairs. C’est qu’il est cohérent. C’est qu’il obéit à l’intérêt national, et non à la dernière pression qu’il a subie, à la dernière mode qui court dans les journaux. C’est qu’il n’est pas du sable entre les doigts. »
— Charles De Gaulle
Bien souvent au Parti Québécois (PQ), on entend dire qu’il faut cesser de parler de stratégie, que ça ennuie l’électorat, que ça éloigne le parti du vrai monde, que ça emmerde le peuple, que ça n’est pas si important, après tout, et que ce qu’il faut faire, c’est parler de souveraineté. Pourtant, la stratégie étapiste est au coeur du programme péquiste depuis 1974 et elle a lamentablement échoué à donner aux Québécois un pays, même si le PQ a été au pouvoir 18 années pendant cette période. Après deux référendums inutiles et plusieurs années de bon gouvernement provincial, voilà que le PQ n’arrive plus à faire le plein du vote indépendantiste. On aura beau trouver toutes les raisons du monde pour invoquer la descente aux enfers du PQ et changer de chef à toutes les élections, tant qu’il se refusera à changer de stratégie, ce parti ne sera rien d'autre qu’un mort-vivant.
Sans faire l’historique complet des débats stratégiques au PQ, notons qu’au départ, c’est l’élection qui devait donner le mandat d’amorcer le processus de réalisation de l’indépendance. Cependant, lors de la campagne électorale de 1973, en violation du programme, un dépliant publicitaire est distribué aux électeurs afin de les « rassurer ». Le processus menant à l’indépendance ne pourra être entamé qu’après un référendum. Le PQ ne fera rien de plus que gérer la province. En 1974, la stratégie étapiste est officiellement entérinée au congrès national de novembre. La stratégie défendue par Claude Morin triomphe. Dans son livre Mes premiers ministres, Morin dit :
« L’idée du référendum me fut involontairement suggérée en 1969 par trois personnalités renommées de l’establishment politico-technocratique anglophone fédéral. »
L’étapisme a été vendu aux délégués suivant la logique fallacieuse selon laquelle le PQ se devait prétendument de faire ses preuves comme gouvernement provincial. On invoquait alors également que l’indépendance faisait peur aux électeurs et qu’il fallait leur promettre de les re-consulter, un deuxième non-sens. Premièrement, comment démontrer au peuple la nécessité de réaliser l’indépendance alors qu’on s’efforce à bien gouverner au sein d'un système contre lequel on est supposé s’opposer. Deuxièmement, pour vaincre la peur, il faut rationaliser les craintes et apporter des solutions, non pas se défiler et cacher son option. Quand un enfant à peur de faire du vélo, on ne combat pas ses craintes en rangeant l’engin dans le cabanon jusqu’au printemps suivant.

L’étapisme, c’est disjoindre la prise du pouvoir de la responsabilité d’enclencher le processus de réalisation de l’indépendance de l’État. En d’autres termes, le modèle porté par le tandem René Lévesque et Claude Morin prévoit l’élection d’un gouvernement provincial dans les faits, et ce, même si le parti qui le forme se prétend souverainiste. D’après le modèle Lévesque-Morin, le processus devant faire du Québec un pays ne pourra s’amorcer qu’à la suite d’un référendum gagnant. Ce n’est qu’après une seconde consultation que le peuple du Québec pourra se doter d’un gouvernement indépendantiste.
Après 33 ans de régime étapiste, le mouvement indépendantiste et le peuple du Québec en sont venu à confondre la réalisation de l’indépendance et la tenue d’un référendum. Lorsqu’un chef du PQ propose de repousser l’échéancier référendaire, les militants croient que la réalisation de l’indépendance est mise au rencart. On peut s’en rendre compte facilement. L’on n’a qu’à se prononcer contre l’idée d’un référendum sur la souveraineté tout en maintenant vouloir faire l'indépendance pour directement être associé au tenant d’une élection référendaire, un autre concept issu de la confusion étapiste. C'est que beaucoup, à tort, croient que l’indépendance se fera de façon instantanée.
Le schéma nommé Modèle Lévesque-Morin illustre parfaitement la confusion qui règne au Québec. Ainsi, un grand nombre de Québécois croit qu’une victoire référendaire propulserait le Québec dans un passage instantané vers l’indépendance dans la frénésie du grand soir. Or, il n’en est rien. Une victoire référendaire aussi convaincante soit-elle ne permettra jamais à l’État québécois de rapatrier les pouvoirs qui lui font défaut. Un victoire référendaire ne fait pas un pays indépendant, une victoire référendaire ne permet pas au Québec de devenir effectif dans tous les domaines, une victoire référendaire n’extrait pas le Canada de notre territoire et de nos institutions.
Le Modèle Johnson-De Gaulle illustre quant à lui l’action d’un gouvernement qui emprunte une réelle stratégie d’État. Le gouvernement élu pour réaliser l’indépendance utilise alors tous les moyens que lui confère l’État pour accentuer son pouvoir et développer son effectivité. L’État devient ainsi son propre levier de développement. Il légifère, crée des institutions, mène une lutte politique sans merci avec l’autre État afin de le rendre inopérant sur son territoire national.
C’est par une série d’Actes d’État que le Québec pourra conquérir les pouvoirs qui lui font défaut. Dans cette optique, un gouvernement indépendantiste ne concentre pas son action à gérer une province en attendant les conditions favorables pour gagner un référendum. Il agit. Il agit selon l’intérêt national et celui du peuple. Il pose tous les gestes nécessaires afin que l’État acquiert tous les pouvoirs indispensables à la réalisation de sa mission, tous les pouvoirs normalement dévolus à un État indépendant.
Élu en 1966 avec le slogan « égalité ou indépendance », Daniel Johnson père devient le premier premier ministre du Québec à brandir le spectre de l’indépendance nationale. En seulement deux années de pouvoirs, il a considérablement renforcé l’État québécois en conduisant une authentique politique d’État, en mettant en œuvre une véritable stratégie d’État. Voici une liste non exhaustive de ses luttes et de ses réalisations :
Maintenant que les faits sont établis, le PQ doit repenser sa stratégie. Avec un parti autonomiste qui l’a supplanté lors de la dernière élection, le PQ n’a plus d’autre choix que de s’inscrire dans l’action lui aussi. Mario Dumont ira encore plus loin dans ses engagements lors de la prochaine campagne. Il proposera des gestes dignes d’une stratégie d’État cohérente, mais sans s’engager à pousser la logique étatique au bout de son cheminement normal : l’indépendance.
Le prochain chef du PQ devra assumer l’option de son parti et proposer davantage qu’un programme provincial aux Québécois. Sinon, il risque de poursuivre la lente descente aux Enfers dans laquelle les Bouchard, Landry et Boiclair se sont engagés, dans laquelle les Bouchard, Landry et Boiclair ont traîné le mouvement. Pour changer la dynamique négative qui afflige le PQ, il faudra plus que laisser tomber l’échéancier référendaire. Il faudra s’inscrire dans une véritable stratégie d’État. Le nouveau chef du PQ devra aussi mettre un terme à la confusion qu’a entraînée l’étapisme. Il devra expliquer en quoi le Modèle Lévesque-Morin n’est qu’une vue de l’esprit, une erreur stratégique. Il devra expliquer en quoi la tenue d’un référendum n’a rien à voir avec la réalisation de l’indépendance de l’État. Il devra expliquer qu’au lendemain d’un référendum même gagné à 100 %, le Québec ne serait pas un État indépendant. La réalisation de l’indépendance de l’État passe nécessairement par la mise en œuvre du Modèle Johnson-De Gaulle.