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date : 2006/12/12 titre : Rapports de forces auteur : René Marcel Sauvé
Rapports de forces
La politique est affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité, non de sentimentalité, de faveurs, d’affection et encore bien moins d’idéologie, toutes battues en brèche par les forces radicales de la Réalité et l’univers imprévisible de la Relation, qui ne se laisse piéger par aucun modèle. Nous venons de l’apprendre avec la reconnaissance surprise de la nation du Québec par Ottawa.
Involontaire, réellement, cette reconnaissance que personne n’avait prévue, pas même son auteur initial Gilles Duceppe qui a cru jeter un pavé dans la mare d’une politique devenue confuse face à des événements qui la dépasse et pour lesquels elle n’était pas préparées.
Ce sont des choses qui arrivent. Les pouvoirs en place fonctionnent par la force des habitudes acquises, à ce point que le pouvoir est un langage et quiconque ne suit pas la terminologie officielle risque d’être exclu pour tentative de sédition.
Sauf que cette fois, les rapports de forces ne sont plus ce qu’ils étaient. Les partis politiques fédéraux ne représentent plus les gros intérêts de Bay Street comme ils l’ont toujours fait dans le passé, tout en créant l’impression qu’ils travaillaient pour le « grand et beau Canada » et croira qui voudra. Dans une entrevue avec le journaliste John Ibbitson du Globe and Mail, P. E. Trudeau a avoué que, pendant les seize années au cours desquelles il était en office comme premier ministre du Canada, il n’a travaillé que pour l’Ontario, Toronto et Bay Street s’entend. En public, il était l’homme du beau et grand Canada. ne se gênant pas pas pour s’évader à New York où il convoitait une actrice américaine célèbre qui a fini par balancer l’insignifiant par dessus bord.
Maintenant, le contexte n’est plus le même. Chez les Libéraux fédéraux, John McKenna, la « coqueluche de Bay Street » ainsi que l’appelle Sheila Copps, n’est pas devenu le chef du Parti. Ni Michael Ignatieff non plus. Stéphane Dion, sentant qu’il pouvait se hisser en position de force et prendre la tête du Parti, a profité d’un moment de faiblesse de ses adversaires pour se hisser au sommet, à la surprise générale car personne ne lui reconnaissait un tel instinct politique.
Que fera-t-il maintenant, alors qu’il sait qu’il n’a pas le Québec dans sa poche, que les Québécois se sentent en position de force avec Gilles Duceppe et les Conservateurs en place, les Libéraux ne représentant à vrai dire que l’Ontario et quelques sièges dans les Maritimes? Et encore, rien n’est moins sûr. Les Maritimes veulent une alliance avec la Nouvelle Angleterre, non pas les États Unis mais bien seulement la Nouvelle Angleterre et la coalition du Nordest-Midouest pour l’avancement économique — le Northeastmidwest Economic Advancement Coalition — créé pour relever les États du nord contre le Sud, en position de force depuis la première grande crise du pétrole. Ce sont eux qui tiennent Washington sous leur contrôle et les États du Nord qui en souffrent cherchent à se soustraire de cette emprise étrangère à leurs préoccupations économiques et politiques. Il faut donc prévoir que Stephen Harper se rendra dans les Maritimes offrir d’intéressantes décentralisations de pouvoirs qu’on croyait impossibles de la part d’Ottawa en position de servir Bay Street exclusivement, ce qui ne sera plus le cas maintenant.
Et l’Ouest, qui ne veut ni de l’Ontario ni d’Ottawa dans ses affaires. Harper va bien sûr offrir aux Westerners les décentralisations massives souhaitées par eux depuis longtemps.
Et le Québec, qui se sait en position de force avec le Bloc, le cheval de Troie du Québec comme l’affirme Roy Romanow, furieux de le voir reconnu comme nation, ce qui selon lui ouvre la porte au démantèlement du pouvoir central…
Et pourquoi pas? N’est-ce pas ce que nous voulons au fond? Et si les circonstances nous l’accordent, alors pourquoi ne pas sauter sur l’occasion et voter le Bloc encore plus fort à Ottawa à la prochaine élection générale, afin que Gilles Duceppe puisse proposer des transferts de pouvoirs et des reconnaissances encore plus audacieuses non seulement de l’État du Québec, mais également des autres provinces, qui ont elles aussi avantage à se faire reconnaître comme États. Elles feront pertinemment par la suite l’objet de nos relations internationales privilégiées. Ce qui s’annonce avec la fin d’Ottawa est l’avènement d’une ère de relations marquées du sceau de la maturité. Est-il rien de plus convenable pour nous et notre avenir?
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