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date : 2006/05/17 titre : Le début des grandes manœuvres auteur : Josée Legault source : Journal MIR
Le début des grandes manœuvres
Dès que j’ai lu le manifeste des « réalistes », je me suis dit voilà, c’est le début des grandes manœuvres et du grand recul. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’on assiste au PQ à la même valse hésitation qui a précédé toutes les élections générales, sauf celles de 1976 et 1994, sur la décision de s’engager ou non à tenir un référendum s’il est élu.
Pour se sortir d’un engagement que la plupart des chefs du Parti Québécois ont vu comme un douloureux boulet à traîner, plusieurs manœuvres y sont passées. En 1981, René Lévesque disait vouloir négocier le rapatriement de la Constitution. En 1985, Pierre-Marc Johnson fantasmait sur l’affirmation nationale.
En 1998, Lucien Bouchard misait sur ses conditions gagnantes. En 2003, Bernard Landry optait pour la promesse de ne pas tenir de référendum sans avoir l’assurance morale de gagner, allant même jusqu’à inclure le concept d’« union confédérale » dans la plateforme électorale sans consultation ni débat préalables dans son parti.
Aujourd’hui, André Boisclair a beau dire qu’il trouve le programme du PQ tout simplement « fantastique », il tentera bien, lui aussi, le moment venu, de s’aménager ce que les chefs péquistes appellent leur marge de manœuvre stratégique.
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Un coup de pouce superbement « réaliste »
Et voilà qu’est venu le premier coup de pouce pour Boisclair. Le 11 mai,
Le Devoir
publiait un manifeste disant présenter une « approche réaliste de la souveraineté ».
Au-delà de l’attaque en règle des huit signataires contre certains « sophismes » chez les souverainistes, le manifeste vise dans les faits à passer deux messages.
1. Le PQ ne doit pas s’engager à tenir un référendum, à moins que la victoire ne soit assurée.
2. Si référendum il y a un jour, il ne doit y avoir aucune déclaration d’indépendance. Le Québec devra plutôt suivre la voie tracée par l’avis de la Cour suprême sur la sécession et négocier avec le reste du Canada pendant une période non déterminée.
Les signataires se font ici l’écho de ce qui se discute dans les hautes sphères du PQ depuis des années.
Si Bernard Landry a accepté d’inclure dans le programme adopté en juin 2005 l’engagement de tenir un référendum
« le plus tôt possible » dans le mandat, c’était essentiellement pour tenter de renforcer son vote de confiance en paraissant plus déterminé qu’il ne l’avait été en 2003.
Mais la formule lui laissait quand même cette fameuse marge de manœuvre stratégique – « le plus tôt possible » pouvait dire aussi qu’à l’intérieur d’un mandat, le
« possible » pouvait aussi devenir « impossible ». À chaque point de presse, il répétait d’ailleurs aux médias que
« chaque mot de cette formule avait son sens », nous invitant ensuite à consulter un dictionnaire s’il le fallait…
Mais depuis, les militants du PQ, la population et les médias en sont venus à comprendre cette formule comme un VRAI engagement. D’où maintenant la nécessité, à l’aube d’une prochaine élection, d’aider le chef à s’en sortir.
Pour le moment, Boisclair se dit « à l’aise » avec le programme, mais mon petit doigt me dit qu’avec l’aide des
« réalistes » et d’autres pressions du genre qui viendront d’ici les élections, il finira bien, lui aussi, par trouver à temps pour la campagne électorale, sa propre version des conditions gagnantes ou de l’assurance morale de gagner…
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Des mots et des hommes…
En passant, je ne cesserai jamais de m’étonner de la facilité avec laquelle au Québec les mots définissent les positions sur la question nationale avant même qu’on puisse avoir le temps de les expliquer ou de les comprendre.
Cela s’appelle du conditionnement et de la manipulation de l’opinion publique. Accolez une des étiquettes suivantes :
« modérée, lucide, pragmatique ou réaliste », et voilà que ces idées passent pour du gros bon sens empreint de sollicitude et de tolérance.
Aussitôt l’étiquette de gros bon sens apposée, toute opposition à cesdites idées est immédiatement étiquetée de leur contraire, soit de « radicale, de pure et dure, de dogmatique, d’orthodoxe ou de suicidaire ».
Comme quoi, les mots ne sont jamais gratuits au Québec.
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Le pire des sophismes
Rappelons donc les deux messages principaux des « réalistes » :
1. Le PQ ne doit pas s’engager à tenir un référendum, à moins que la victoire ne soit assurée.
2. Si référendum il y a, il ne doit y avoir aucune déclaration d’indépendance, mais une négociation avec le reste du Canada, telle que suggérée par l’avis de la Cour suprême sur la sécession.
Leur premier message est, dans les faits, le pire sophisme qui domine le mouvement souverainiste depuis des lunes. Comment peut-on croire que dans une société démocratique – surtout face à un adversaire de taille, déterminé et souvent malhonnête –, une victoire puisse être assurée d’avance ?
Postuler qu’aucun référendum ne doit être tenu à moins que sa victoire soit dans le sac équivaut à dire deux choses. Premièrement, qu’il n’y aura plus jamais de référendum. Deuxièmement, qu’une campagne référendaire, incluant ce qui la précède, n’aurait donc AUCUNE influence sur l’opinion publique. Ce qui est un non-sens, voire un postulat carrément antidémocratique.
Le camp du OUI pourrait très bien enclencher une campagne avec le vent dans les voiles et terminer dans le 36e dessous. Tout comme l’inverse serait aussi possible.
Alors, qui sont ces apprentis sorciers, incluant les chefs récents du PQ, qui font croire à leurs militants, et à la population que rien n’est possible sans une victoire assurée d’avance ? Ce postulat fallacieux leur servirait-il d’excuse pour ne rien faire ?
Quant au second message du manifeste, il ne tient pas du
« réalisme », mais du pathologique, du délire ou de l’aveuglement volontaire. Je m’explique.
L’avis de la Cour suprême sur la sécession affirme que si un référendum est gagné avec une question claire et une majorité claire – sans pour autant définir celles-ci – suivrait ensuite un processus de négociation entre le gouvernement du Québec, celui du Canada ainsi que ceux des autres provinces. On semble par contre avoir oublié que la Cour disait aussi que même la question des frontières devra faire partie de ces négos…
Ce qui veut dire que le Québec ne pourrait devenir souverain – mais avec quelles frontières ? - qu’en négociant avec tous ces autres gouvernements aux intérêts disparates et parfois contradictoires, un AMENDEMENT À LA CONSTITUTION DU CANADA qui reconnaîtrait cette sécession.
Que ceux et celles qui croient, comme les « réalistes », que le reste du Canada acceptera un tel marché lèvent la main ! Bon, je vois que vous êtes peu nombreux.
Bref, le reste du Canada pourrait fort bien rencontrer la condition émise par la Cour suprême de « négocier de bonne foi », tout en accouchant d’un fédéralisme renouvelé plutôt que d’une indépendance claire et nette.
Et voilà la vraie différence entre la position défendue par ce qu’on appelle la proposition Parizeau-Laplante et celle des
« réalistes », laquelle est probablement aussi celle de Boisclair dans les faits.
Jacques Parizeau et Robert Laplante proposaient que le prochain référendum soit exécutoire, qu’il soit le point d’arrivée du processus d’indépendance et non son point de départ. Tandis que les « réalistes » et la direction du PQ le voient toujours comme consultatif, comme la première étape vers une négociation avec le reste du Canada sans que l’on sache à quoi cela nous mènerait.
La différence entre ces deux approches n’est pas que sémantique. Elle porte sur le fond des choses.
Récapitulons : sous des apparences de réalisme et de pragmatisme, ce manifeste tente surtout de mettre la table à une éventuelle édulcoration de l’engagement de tenir un référendum dans un premier mandat. Et pour ce faire, il ressort le postulat antidémocratique que tout vote doit être précédé d’une garantie de victoire et repousse toute déclaration d’indépendance même si le référendum était gagné.
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Laisser les militants militer
Derrière l’initiative des « réalistes », on retrouve aussi un autre coup de pouce pour Boisclair. Il y a ici une volonté de dénoncer et de marginaliser le MES (Mouvement pour une élection sur la souveraineté).
Le MES aurait plus de 500 membres et jouirait d’une certaine popularité auprès de la base militante du PQ, surtout les plus jeunes. Il a donc demandé d’être reconnu par le PQ comme « club politique » comme ce fut le cas pour le SPQLibre.
Leur position est un amalgame de Parizeau-Laplante et du programme originel du PQ. La semaine dernière, Boisclair a rejeté toute reconnaissance du MES comme club politique avant même que l’exécutif national de son parti ait pu en débattre. Il taxait aussi tout nouveau débat sur l’accession à la souveraineté de « byzantin » parce que portant « sur des virgules et des traits d’union ».
Pour le chef, de tels débats ne diraient rien à ce qu’il appelle la « jeune génération », et à laquelle il dit s’identifier. Pourtant, le MES semble être composé dans sa grande majorité de militants péquistes dans la vingtaine et le début trentaine…
Les militants péquistes ont vécu douloureusement l’intransigeance de Lucien Bouchard qui faisait de tout désaccord idéologique un geste de déloyauté méritant punition. Boisclair, s’il reprend cette attitude, commettrait une grave erreur.
Tout chef a bien entendu le droit d’être en désaccord avec certains de ses militants. Mais l’inverse est tout aussi vrai dans un parti qui se prétend être un parti « de base » et « d’idées ». Ce que Boisclair appelle des débats de virgules et de traits d’union touchent en fait à la raison d’être du PQ – son option première. Si ses militants ne peuvent plus en débattre, il n’y aura plus de raison de militer.
Les militants de ce parti sont souvent caricaturés comme des radicaux et des purs et durs. Mais ils ne le sont pas que dans les médias. Ils l’ont aussi été, et le sont encore, par chacun des chefs du PQ, à l’exception de Parizeau. C’est un genre de mépris qui, disons, n’aide pas beaucoup à établir un sain dialogue au sein d’une formation politique…
Pourtant, ces militants donnent de leur temps, de leur énergie et même de leur propre argent pour faire avancer la cause en laquelle ils croient. Eux, ne reçoivent pas de salaire du parti. Le chef qui en reçoit un, et un généreux, pourrait au moins avoir la grâce de laisser militer les militants.
La militance ne constitue pas qu’à lever des fonds et lécher des enveloppes. Elle peut aussi inclure la pensée et les débats. C’est ce qui s’appelle de l’action politique.
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Quelle illusion ?
Mais que personne n’ait trop d’illusions. Boisclair a raison lorsqu’il rappelle que, de toute façon, à peu près rien de ce qui est arrivé avant le dernier référendum n’était dans le programme du PQ de l’époque. Il n’y avait ni virage vers le partenariat imposé par Bouchard, ni alliance avec Mario Dumont.
En filigrane de cette observation en apparence anodine se cache la réalité suivante : nonobstant les arguments ou manifestes de toutes sortes, la tenue ou non d’un référendum, sa question si référendum il y a, le processus qui suivrait un OUI et l’objectif réel en bout de ligne, tout sera du ressort exclusif du chef, de son entourage et des apparatchiks.
Le moment venu, qu’il y ait ou non référendum, le programme actuel du PQ ira rejoindre les précédents dans la corbeille à papier personnelle du chef du moment.
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