date : 2006/05/29
titre : Un seul précédent comptera
auteur : Robert Laplante
source : L’Action nationale 

Un seul précédent comptera

Le cas du Monténégro a donné bien des frissons aux inconditionnels du Canada qui s'agitent dans la province de Québec. Presque toute la chorale des pleureuses de Gesca a été mobilisée. Ah cette majorité qualifiée ! Oh cette entente entre les parties sur le libellé de la question ! Ah cette belle discipline pour que la séparation se fasse correctement ! On ne s'en pouvait plus dans les gazettes et sur les blogues.

Les séparatistes devraient comprendre qu'ils ne peuvent lancer le Québec dans une aventure mal balisée…

Comprendre et se sentir coupables, surtout. Les inconditionnels du Canada ont beau se donner bonne bouche en multipliant les déclarations de reconnaissance de la légitimité du projet indépendantiste, il était frappant de voir jusqu'à quel point la tentation était forte cette semaine chez les commentateurs de se mettre à faire un distingo entre la légitimité de l'aspiration à l'indépendance et la démarche projetée dans le programme du PQ. Il serait irréaliste, il faudrait encore reporter les échéances, rehausser le seuil de majorité légitime, mettre des étapes entre les étapes, tergiverser jusqu'à ce que le plomb provincial se change en or sous l'œil bienveillant du Canada et de la communauté internationale.

Outre le fait que les interprétations concernant le cas monténégrin reposaient sur des approximations très grossières, sinon même sur des assertions contraires aux faits (Claude Bariteau a publié sur le sujet un texte fort éclairant sur Vigile.net) ce qui frappait le plus, dans tout le babillage, c'était d'y déceler la totale adhésion à la loi C-20. Ainsi donc, André Pratte (La Presse 24 mai) qui voit dans l'accord des parties au sujet du libellé de la question le plus grand enseignement de l'exercice monténégrin, plaide-t-il à mots à peine couverts pour qu'Ottawa soit mis à contribution lors d'un éventuel prochain référendum. Foin donc du déni du droit du Québec à disposer de lui-même. Ottawa a déjà fixé les règles du jeu et elles ne laissent aucune place au dialogue et à la discussion. Raison de plus pour lui reconnaître un rôle ! Quelle leçon de loyauté au Québec !

André Pratte fait des phrases. Et il pave la voie aux diverses manœuvres qu'autorise cette loi inique pour confisquer la démocratie québécoise et faire dérailler tout exercice qui pourrait ressembler aux négociations auxquelles rêvent les péquistes. Les inconditionnels du Canada n'osent pas le dire ouvertement, mais ils donnent tous les signes laissant entendre qu'ils combattront un résultat démocratiquement exprimé qui ne sera pas d'abord obtenu aux conditions et avec l'assentiment du Canada. C'est ce qui se profilait derrière les ergotages auxquels a donné prise le manifeste des réalistes, c'est ce qui se lisait entre les lignes des commentaires sur le Monténégro : l'indépendance n'est un projet légitime que si elle est posée dans un cadre impossible. On se drape dans des énoncés de principe spécieux pour mieux redire le consentement à l'impuissance.

Le besoin névrotique d'approbation, la démission inavouée devant la nécessité de rompre pour se poser dans l'existence, tout cela nous est continuellement distillé dans cette rhétorique qui fait semblant de ne pas voir que le Canada a déjà statué. C-20 est une manœuvre hypocrite pour voiler un acharnement séculaire, une féroce volonté d'oblitérer. Le déni de notre nation est désormais maquillé dans un légalisme bidon qui ne sert qu'à dresser des embûches semés par un État qui campe sur le refus total de nous considérer comme interlocuteur. Le Canada se sert de C-20 comme d'un simulacre de processus de légitimation de l'approche référendaire péquiste pour mieux retourner contre la nation québécoise une démarche qui aurait pu servir à la faire reconnaître. Il affirme pour mieux nier, se donne des airs vertueux pour réduire avec condescendance et se trouve magnanime d'agir avec une telle bienveillante méthode. Pour paraphraser le titre d'un ouvrage de Jacques T. Godbout, on est en train de nous faire le coup du référendum contre la démocratie.

Ceux-là qui nous font le numéro du pragmatisme négociateur en nous brandissant le respect des lois du Canada comme une condition essentielle à la reconnaissance internationale agitent des épouvantails. Ce sont des imposteurs qui n'osent pas avouer qu'à leurs yeux, il manquera toujours une condition pour que le processus soit acceptable. Quand la perfection sera de ce monde, le Québec pourra devenir indépendant.

Les inconditionnels du Canada ne pensent le politique québécois que dans l'interdit du passage à l'acte. Le recours aux arguments de la reconnaissance internationale ne sert en fait qu'à inventer de nouveaux alibis et de nouveaux prétextes. Il n'y a pas de règles prédéterminées en ces matières. Ceux-là qui, ici, s'échinent à trouver dans l'actualité des préceptes qui devraient s'imposer aux Québécois ne font que donner un nouveau répertoire au bon-ententisme et à la soumission.

L'indépendance du Québec ne se fera pas avec l'approbation du Canada. Elle ne se négociera pas. Il faudra rompre et miser sur la force de cette rupture pour aménager les conditions conséquentes de la séparation. Les donneurs de leçon peuvent toujours inventer des chimères, un seul précédent comptera, celui que le peuple du Québec établira pour lui-même dans la façon dont, le moment venu, il choisira de briser le carcan canadian pour s'inscrire à sa manière dans l'espace international.