date : 2007/08/31
titre : Ouverture?
auteur : Christian Rioux
source : Le Devoir
Après un mois à parcourir le Québec de Sherbrooke à Chisasibi, il y a un mot que je ne peux plus entendre. Un peu comme ces insupportables tubes aux mélodies sirupeuses qui tournent à longueur d’été à la radio.
Au bord des lacs du parc de La Vérendrye comme dans les motels miteux de Matagami, j’ai dû entendre au moins mille fois le mot « ouverture ». Je l’ai évidemment entendu à la télévision, où tous ceux qui évoquaient de près ou de loin les débats de la commission Bouchard-Taylor n’ont eu de cesse de se dire « ouverts » à tout et à rien. Mais je l’ai aussi lu sur les murs de la jolie petite église orthodoxe de Val-d’Or, où on vantait l’ouverture « précoce » des habitants qui ont accueilli des immigrants russes au milieu du siècle dernier. Puis, ce fut à Radisson, où le guide qui nous faisait visiter les installations de LG-2 a bien dû répéter 40 fois qu’Hydro-Québec était « ouverte » aux populations cries. En redescendant, de passage à Rawdon, j’ai encore eu droit au discours de l’« ouverture » évoquant la localité « la plus multiethnique du Québec ».
Je n’ai rien contre l’ouverture, loin de là. Mais d’où vient donc cette peur maladive qui tenaille les Québécois de passer pour de pauvres épais pas assez ouverts? Je ne connais pas de pays où cette crainte soit aussi vive.
Ce qui agace le plus, c’est que nos prêcheurs dissimulent mal leur intention de se dédouaner en ce qui a trait aux prétendues fautes de leurs ancêtres. Dans leur bouche, le mot « ouverture » — qui, en latin, signifie « trou, espace béant » — résonne le plus souvent comme un acte d’accusation contre tout ce qui a précédé Expo 67. Comme si, avant cette date, tout n’était qu’ignorance et préjugés au pays du Québec.
Mais qui furent donc ces êtres « fermés » qui nous ont enfantés? Veut-on parler de ces anciens Canadiens qui accueillirent les Irlandais fuyant la famine? Veut-on désigner ces Canadiens français qui ont vu passer à Montréal plus d’immigrants que n’en verront jamais ceux qu’on désigne comme les « enfants de la loi 101 »? S’agit-il de ceux qui ont fondé une nation métisse au Manitoba ou qui ont accueilli les réfugiés juifs après la guerre? Ou de ce million de Québécois partis vivre et fonder des familles aux États-Unis? À moins qu’on ne désigne ces coureurs des bois dont les jésuites se méfiaient comme la peste tant ils s’ensauvageaient auprès des autochtones? Comme si les Québécois avaient des leçons de multiethnisme à recevoir de quelqu’un!
À une autre époque, un célèbre lord anglais avait rêvé de faire accéder les Canadiens français à la « civilisation » en leur inculquant l’anglais de force. Tout se passe aujourd’hui comme si le même projet consistait à les « ouvrir » sur le monde en les rendant multiethniques.
Pour un certain nombre de disciples de cette nouvelle religion, l’immigrant est devenu la nouvelle classe ouvrière rédemptrice de l’humanité. C’est probablement ce qui explique les réactions de vierges offensées aux récents propos de Mario Dumont au sujet de l’immigration. Ces propos seraient passés inaperçus dans la plupart des pays européens et aux États-Unis.
Nulle part, sauf au Canada, l’immigration n’est une obligation inscrite dans le ciel sous peine de devoir brûler dans les flammes de l’enfer. De nombreux pays, par ailleurs fort respectables, ont souhaité la limiter ou la stopper. Et ils ne sont pas pour autant devenus des repères de racistes et de xénophobes.
En France, les propos outranciers de Nicolas Sarkozy et le harcèlement policier des jeunes beurs des banlieues ont soulevé une indignation justifiée. Mais cela n’empêche pas les socialistes, pourtant réputés sympathiques aux immigrants, de vouloir limiter l’immigration au seul regroupement familial et à l’accueil des réfugiés politiques. La volonté de freiner l’immigration, dans la mesure où on respecte les conventions internationales et les droits de chacun, n’a rien de répréhensible.
Il y a quelques années, les Allemands se sont donné une loi sur l’immigration inspirée des législations nord-américaines. Le taux d’immigration (hors réunification et asile politique) est néanmoins demeuré près de zéro. Il y a aujourd’hui un consensus dans la société allemande pour qu’il en soit ainsi. Cela ne fait pas des Allemands des gens moins « ouverts » que les Canadiens et les Québécois. Chaque peuple a parfaitement le droit de déterminer le nombre d’immigrants qu’il veut recevoir sans devoir subir l’opprobre des donneurs de leçons multiethniques.
On peut aussi, sans être un arriéré, ne pas vouloir vivre dans une société où chaque communauté culturelle cultive sa propre identité. D’ailleurs, ce multiethnisme est le plus souvent un miroir aux alouettes, pour ne pas dire une idéologie qui s’est développée dans le monde anglo-saxon, là où la pression de l’intégration est un rouleau compresseur si puissant que la sacralisation des identités n’y change rien. Les prêtres canadiens du multiethnisme seraient-ils aussi militants s’ils n’étaient que six millions à parler anglais dans un océan de 250 millions de francophones? On a le droit d’en douter.
Que les Québécois aient quelques inquiétudes au sujet de l’immigration, quoi de plus normal? J’ose à peine imaginer comment réagiraient les Français et les Allemands s’ils étaient dans la même situation. N’est-ce pas cette immigration massive encouragée par le Canada qui a fait d’eux, en moins de deux siècles, une minorité dans le pays qu’ils avaient fondé? N’est-ce pas cette immigration qui fait de Montréal une métropole où le français est toujours en équilibre instable? Les Québécois attendent encore la preuve, au-delà des beaux discours, que la loi 101 n’est pas seulement capable de former de « parfaits bilingues » mais d’intégrer véritablement à la communauté francophone non pas 50 % mais 90 % des nouveaux arrivants. Tant que cette preuve ne sera pas faite, ils auront raison de s’inquiéter. Ce n’est pas être « fermé » à quoi que ce soit que de le dire.