date : 2007/02/03
titre : « Je veux que le chef se fasse déboîter »
auteur : Patrick Lagacé
source : La Presse

« Je veux que le chef se fasse déboîter »

André Boisclair refroidit les souverainistes du Saguenay-Lac-Saint-Jean

LA BAIE - Daniel Tremblay pointe le journaliste avec sa fourchette : le Québec doit devenir souverain au plus vite, tonne-t-il. Même si ça signifie quelques années de souffrance, même si ça signifie une révolution.

M. Tremblay est du genre souverainiste radical, voyez-vous. Pourtant, le 26 mars, il ne votera pas PQ. « J'aime pas le boss », fait-il en retournant à sa tarte aux pommes.

Nous sommes au restaurant Lucerne, mardi midi, rue Bagot, à La Baie. Et M. Tremblay, 58 ans, barbe en laine d'acier et chapeau de cuir, explique avec bien des cri et des tabarn son souverain dégoût pour André Boisclair, en terminant son dîner, flanqué de son épouse, Francine.

« Si je vote, ce sera pas pour le PQ. Je veux que le chef se fasse déboîter

- Mais vous êtes souverainiste, non?

- J'ai ma carte du PQ, fait-il en montrant la poche de son pantalon. »

Daniel Tremblay est un pur et dur au pays des purs et durs de la souveraineté. Les cinq circonscriptions de la région ont voté à 69 % pour le OUI, en 1995. Mais la tiédeur de M. Tremblay est à la fois symbolique et symptomatique : l'histoire d'amour entre les partis souverainistes et les électeurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean s'est refroidie depuis quelques années. Depuis 2003, en fait, quand Jean Charest a fait élire ici deux députés libéraux et que les gargantuesques majorités péquistes ont considérablement rétréci. Puis, l'an dernier, le conservateur Jean-Pierre Blackburn a été élu au fédéral.

Ici, on reproche un tas de choses aux péquistes. Les fusions municipales forcées et quelques investitures téléguidées par le PQ au mépris de la volonté des militants, par exemple. Et il y a Lucien Bouchard, rappelle Laurent Dufour, 61 ans, rencontré alors qu'il pêchait sur la glace de la baie de la rivière Saguenay : « En cinq ans comme premier ministre, Lucien Bouchard n'a pas fait grand-chose pour nous! » M. Dufour va voter pour la libérale Françoise Gauthier, ministre du Tourisme, dans Jonquière.

Il y a un sentiment, ici, que la fidélité en béton armé de la région pour le PQ ne lui a pas rapporté beaucoup. L'épicier André Dubé, à Alma, dit que « tout le monde constate la léthargie du PQ ». Quand il discute avec ses clients, M. Dubé sent « qu'ils sont tannés des chicanes avec le Canada ».

Et puis, par-dessus tout ça, il y a le chef. Trouver des péquistes qui n'aiment pas André Boisclair, ici, par les temps qui courent, ce n'est pas difficile...

Tiens, on décroche le téléphone, on trouve l'ancien maire d'Alma, Nicol Tremblay, et ça prend environ 30 secondes avant qu'il ne déclare : « J'ai voté PQ de 1976 à 2003. Mais pas cette fois-ci. » Me Tremblay, vice-président régional du PQ pendant le référendum de 1980, va voter pour le candidat-vedette Yves Bolduc, la recrue libérale, dans Lac-Saint-Jean. « Beaucoup de péquistes, dont je suis, fuient le bateau péquiste, vers le PLQ ou l'ADQ. »

« Et pourquoi fuyez-vous le bateau, Me Tremblay?

- À cause d'André Boisclair. J'ai pris ma carte de membre pour voter pour lui. Mais il y a eu l'affaire de la coke. J'ai changé d'idée, j'ai voté pour Louis Bernard. Écoutez, Boisclair était ministre quand il a consommé! Il gérait mes affaires. Mais ce qui m'a insulté, c'est qu'il vienne dire que c'était une erreur de jeunesse! Je m'excuse, mais quand on est ministre, ça n'existe pas, des erreurs de jeunesse! »

Mais il y a pire qu'un militant comme Nicol Tremblay qui va voter PLQ : il y a ces militants péquistes, de vieux routiers, encore souverainistes, qui travaillent pour le libéral Bolduc ces jours-ci. Pour Louis Champagne, roi de la radio locale, c'est clair : « Les libéraux risquent de gagner quatre comtés sur cinq! »

Au restaurant Adgi, à Alma, un client entend le journaliste et le photographe de La Presse parler de politique. Il se présente, « Dany Poulin, indépendantiste », il vient de finir son poulet BBQ, il veut jaser de politique, dit qu'il votera pour Sylvain Gaudreault dans Jonquière. « Un souverainiste, ça doit voter PQ, peste l'éducateur spécialisé. On vote pour l'idée d'un pays, pas pour un parti. Je vote PQ, qu'importe le chef. Moi, mon homme, c'est Boisclair. »

Cette fidélité inébranlable au chef, Nicol Tremblay ne la partage pas. C'est plus fort que lui. « Quand je tombe sur un article où on parle d'André Boisclair, je tourne la page. Quand il est à la télévision, je zappe. Même s'il parle de quelque chose d'intéressant! » Ça rappelle les paroles de Daniel Tremblay, le radical à la barbe en laine d'acier : « Quand t'aimes pas quelqu'un, ton écoute est ben différente. »