date : 2003/10/01
titre : L’agonie yougoslave (1986-2003), Les États-Unis et l'Europe face aux guerres balkaniques (extrait, pp. 527-531)
auteur : Renéo Lukić
source : Les Presses de l'Université Laval

Ðukanović contre Milošević (1998-2000)

Après être devenu président du Monténégro, Milo Đukanović chercha à consolider son pouvoir. Entre janvier et mai 1998, sa principale tâche fut de mobiliser ses partisans pour les élections parlementaires prévues pour le 31 mai. Pendant ce temps, une scission s’opérait au sein du Parti démocratique des socialistes (DPS). Bulatović créa le nouveau Parti socialiste populaire (SNP), alors que l’aile de Đukanović gardait le nom de DPS. Dans l’objectif d’accroître la visibilité de Bulatović et celle de son nouveau parti au Monténégro, Milošević nomma Bulatović au poste de premier ministre fédéral en mai 1998. En préparation des élections parlementaires, Đukanović mit sur pied une coalition nommée « Pour une vie meilleure » (DZB). Il s’agissait d’une coalition de trois partis : le Parti démocratique des socialistes (DPS), le Parti populaire (NS) et le Parti social-démocrate (SDP). En tant que chef de cette coalition réformatrice, Đukanović se présenta comme une alternative politique à la coalition pro-Milošević.

Lors des élections parlementaires du 31 mai, la coalition « Pour une vie meilleure » remporta 42 des 78 sièges à l’Assemblée nationale du Monténégro, alors que le Parti socialiste populaire dirigé par Bulatović en rafla 29. Après avoir gagné les élections, le candidat du DPS aurait dû obtenir le poste de premier ministre fédéral. Néanmoins, comme nous l’avons mentionné précédemment, le président Milošević choisit pour ce poste le perdant, Momir Bulatović, alors que son parti, le SNP, se retrouvait dans l’opposition. Le DPS considéra la nomination de Bulatović inconstitutionnelle. À partir de ce moment, le président Đukanović et le gouvernement monténégrin refusèrent de reconnaître la légitimité des institutions fédérales. Il s’agit là des origines du conflit entre la coalition « Pour une vie meilleure » et le président Milošević.

La double victoire de Đukanović représentait alors la plus grande menace au pouvoir de Milošević depuis qu’il était devenu président de la RFY. Lorsqu’on lui demanda ce qu’il pensait du président de la RFY, Đukanović déclara :

Il y a deux visions opposées en Yougoslavie. Il y a celle que je défends — la démocratisation totale — qui mine les assises de la seconde, celle du leader charismatique. Je souhaite des réformes économiques radicales et la privatisation, un État ouvert sur le monde. À l’opposé, l’option de Milošević est marquée par une personnalité autocratique forte, très improductive. Le temps est de mon côté.

Le leadership de Đukanović a cherché une nouvelle répartition des compétences entre les institutions fédérales et le Monténégro. Cette stratégie politique a été imposée au Monténégro par l’attitude ouvertement hostile de Milošević et de l’élite monténégrine dirigée par Bulatović. Milošević considérait l’État fédéral comme étant au service des intérêts de l’État serbe. Il a tout simplement ignoré les tentatives du Monténégro de poursuivre des intérêts nationaux, ce à quoi il avait droit en tant que membre égal de la fédération.

La « cohabitation » entre Milošević et Đukanović n’a pas été facile, particulièrement après que le gouvernement monténégrin eut soumis au gouvernement fédéral un document intitulé « Plate-forme concernant la réorganisation des relations entre le Monténégro et la Serbie », dont l’objectif était de restructurer la RFY en la transformant radicalement en une fédération asymétrique comportant des éléments de confédération. La « Plate-forme » contenait plusieurs clauses similaires à la proposition soumise par la Croatie et la Slovénie en octobre 1990 pour sauver la RSFY. Cette proposition demandait la création de « deux États souverains » liés par une monnaie unique et l’exercice commun de certaines responsabilités dans les domaines de la défense et des affaires étrangères. La souveraineté des républiques telle que définie dans la « plate-forme » signifiait seulement la souveraineté interne. C’est pourquoi cette proposition envisageait le maintien d’un État unique, occupant un seul siège à l’ONU. La RFY, comme le suggérait le document, aurait dû être renommée « Association des États de Serbie et du Monténégro ». La « Plate-forme » fut présentée le 5 août 1999, soit après l’occupation du Kosovo par l’OTAN. À ce moment, la RFY se trouvait dans un isolement international complet et l’initiative du Monténégro constituait une tentative désespérée de maintenir le bateau à flot. Le gouvernement fédéral de Milošević ignora complètement le document et ne daigna même pas y répondre.

Dès lors, le gouvernement monténégrin accentua sa stratégie de dissociation des institutions fédérales. Connaissant bien les expériences slovènes et croates, le gouvernement et le Parlement monténégrin décidèrent de ne pas adopter de déclaration de souveraineté formelle ni de proclamer purement et simplement l’indépendance de la république, étant donné que ces actions auraient certainement provoqué l’intervention militaire de l’Armée yougoslave, la VJ. Le leadership monténégrin opta plutôt pour une approche indirecte, décrite par certains analystes comme « l’indépendance progressive ». L’objectif de cette approche était la construction graduelle d’un État-nation. En deux ans, le gouvernement du Monténégro réussit à supplanter la majorité des institutions fédérales, si bien qu’au mois de novembre 2000, selon le président Đukanović, l’État fédéral était uniquement représenté sur le territoire du Monténégro par la présence de la VJ et du contrôle aérien. Il commença aussi à introduire des réformes économiques, menant le pays vers l’économie de marché. Après son élection en 2000, le président Kostunica a reconnu cet état de fait lorsqu’il a affirmé que le Monténégro n’était pratiquement plus sous la souveraineté de la RFY.

Le gouvernement monténégrin a aussi pris le contrôle du système bancaire et monétaire, du commerce extérieur, des douanes et de la taxation. Le Monténégro n’a pas instauré sa propre monnaie, le pepper, comme il avait menacé de le faire en 1996, mais il a introduit le 2 novembre 1999 le mark allemand comme une devise parallèle au dinar yougoslave, réduisant ainsi l'influence de la Banque centrale yougoslave sur son économie. Le 13 novembre 2000, le dinar fut complètement retiré de la circulation au Monténégro, et le mark fut utilisé à partir de ce moment pour acquitter tous les paiements et réaliser toutes les transactions, devenant par conséquent la devise officielle. En 2002, quand l'euro est devenu la monnaie officielle de la majorité des pays de l’EU, le Monténégro l’a aussi adopté. Par ces actes, le marché des pays yougoslave unifié et l’union monétaire ont cessé d’exister. D’autres mesures caractérisant les États indépendants ont aussi été développé au Monténégro, comme un régime de douanes, l’émission de visas distincts de ceux de la RFY et un régime de sécurité interne. Le gouvernement monténégrin mit également sur pied une force de police et de paramilitaires de quelque 20 000 hommes pour contrer les intimidations des troupes de l’Armée yougoslave basée au Monténégro, comptant 14 000 hommes, et des forces du 7e bataillon de la police militaire (environ 900 hommes), qui demeuraient loyales à Milosévic et Bulatović. Le 2 octobre 1999, le Parlement du Monténégro a aussi adopté une loi sur la citoyenneté créant une nouvelle catégorie de citoyenneté distincte de celle de la RFY. La loi offre la citoyenneté monténégrine aux individus sur la base de la descendance (jus sanguinis) ou du lieu de naissance (jus soli).

Pour défendre les attributs de souveraineté qu’il avait acquis et qui étaient menacés par le gouvernement fédéral, le Monténégro a également beaucoup misé sur le soutien de la communauté internationale (Union Européenne, ONU, OTAN, États-Unis). Dans le document intitulé « Montenegro and the Balkan Crisis » auquel nous avons fait référence plus tôt, le gouvernement du Monténégro soutenait que le pays devait avoir accès aux institutions politiques et financières internationales pour pouvoir accomplir des changements positifs en dépit des contraintes existantes. Sur ce plan, le Monténégro pouvait représenter un modèle positif de combat démocratique pour les forces en faveur de la démocratie en Serbie. Lorsque les conditions seraient favorables, cela pourrait mener à une entente avec une Serbie démocratique sur la forme et le contenu des relations futures entre les deux républiques, qui seraient acceptables pour les habitants des deux pays et aideraient à la stabilisation et à la paix de la région et de toute l’Europe.

La prise en charge graduelle des fonctions de l’État fédéral a donc créé une situation de semi-indépendance pour le Monténégro que le gouvernement actuel n’est pas prêt à abandonner. Comme les politiciens du Monténégro le disent, les « acquis » de la souveraineté doivent être reconnus par les nouveaux dirigeants de la RFY et de la Serbie au pouvoir depuis 2000. En construisant ses institutions démocratiques, le Monténégro a d’ailleurs fait des progrès remarquables dans les domaines du respect des droits humains et dans la protection des doits des minorités — tant ethniques que religieuses — et dans la création d’une véritable société civile. Par conséquent, il est juste d’affirmer que depuis quelques années, la société monténégrine s’est distinguée de la société serbe qui, après les treize années du régime de Milošević, n’en est qu’au tout début de son processus de démocratisation.

Il est plutôt ironique de constater que maintenant que la Serbie s’est débarrassée de Milošević, la communauté internationale estime que la « voie particulière » empruntée par le Monténégro doit maintenant être abandonnée et que la priorité doit être donnée à la restructuration de l’État fédéral selon les propositions du président Kuštunica.